© Ecologie Citoyenne | Blog écologique

Question stupide, votre honneur : évidemment que non, l’économie ne peut pas décroître.

Que tout le monde affirme que la croissance est l’état normal de l’économie, c’est indéniable. Mais au fait, c’est quoi exactement la croissance ? En économie, cette « croissance » désigne généralement quelque chose de bien précis : l’augmentation, d’une année sur l’autre, d’une grandeur qui s’appelle le Produit Intérieur Brut ou PIB, une notion qui date de juste après la Seconde Guerre Mondiale. Ce PIB a lui-même une définition très précise : il s’agit du « résultat final de l’activité de production des unités productrices résidentes ». Ouf ! Si nous décortiquons pas à pas, et que nous traduisons cela en Français, cela donne ce qui suit : il s’agit du « résultat final » de l’économie, c’est-à-dire des biens et services qui sont utilisés par un consommateur final. Le consommateur final, dans cette affaire, c’est celui qui utilise le bien ou service pour son propre compte, et ne va pas l’incorporer dans une production qui sera elle-même vendue ou transférée à un tiers. Par exemple, si j’achète un poireau pour le manger moi-même, je suis un consommateur final pour ce poireau. Par contre, si j’achète le même poireau en tant que restaurateur, pour fabriquer puis vendre de la soupe aux poireaux, ou en tant qu’épicier, pour simplement le revendre après l’avoir transporté, alors je ne suis pas un consommateur final pour ce poireau. Ce « résultat final » concerne donc tout ce que les agents économiques consomment en propre. Il peut s’agir de biens durables ou pas, et cela inclut les variations de stock.

Ce « résultat final » doit provenir d’une « activité de production ». En fait, cette « activité de production » signifie le plus souvent « activité marchande », car c’est le seul cas de figure où la mesure du résultat est facile, à défaut d’être juste : on va valoriser la production… au prix de vente. Cela semble évident, mais en fait ca ne l’est pas du tout ! En effet, comment valoriser la production non vendue, en particulier tout ce que l’on appelle « services non marchands » ? Cela concerne une large part de l’éducation , de la santé, de la justice, et plus généralement tout ce que des fonctionnaires font pour la collectivité sans se faire directement payer.

Et voici le début de la production

A peine apparus, les hommes vont se mettre à produire. Produire, c’est très simple : les hommes piochent dans la nature, et transforment ce qu’ils y trouvent en « autre chose ». D’un point de vue physique, qu’il s’agisse de fabriquer un racloir en silex ou la fusée Ariane, ces activités productives consistent toujours à faire la même chose : transformer des ressources « naturelles » en produits « artificiels ».
Au début de l’activité productive des hommes, les deux catégories de ressources n’ont pas connu le même destin : dès la première minute où nous avons commencé à piocher dedans, les stocks non renouvelables ont commencé à diminuer.

Et voici la démultiplication des esclaves

Pendant longtemps, les hommes se sont contentés d’utiliser leurs muscles pour assurer leur subsistance. Du reste, les rapports de domination se traduisaient souvent par la mise au service du dominant de la force musculaire du dominé . Et puis au fil de leur histoire les hommes vont découvrir qu’ils peuvent se faire aider par des forces extracorporelles.

Et voici venir le capital

Qu’est-ce que le capital ? Rien d’autre que des biens ou des services qui ne disparaissent pas quand ils sont utilisés, ou du moins pas tout de suite. A la différence d’un tube de dentifrice, d’un ticket de cinéma, ou d’un morceau de pain, qui disparaissent tous quand on les utilise, un immeuble, un ordinateur, ou un train peuvent être utilisés longtemps sans disparaître, tout comme un brevet ou une marque.

Une autre version du capital correspond à une accumulation de biens – éventuellement utilisables une seule fois – qui peut être conservée sans qu’elle se détruise. La réserve de diesel d’un pompiste ou le stock de pommes d’un grossiste correspondent alors à cette définition. Mais, dans tous les cas de figure, le capital est physiquement « même pareil » qu’une brosse à dents ou un sac en papier : il est composé de ressources, prélevées dans la nature, et qui ont été transformées de la main de l’homme.

Et voici venir la pollution

Jusqu’à maintenant, nous avons limité notre analyse aux conséquences sur l’amont de notre activité de production. Mais cette dernière a une autre conséquence, qui va croître avec les flux physiques manipulés : elle crée ce que l’on appelle de la pollution. La pollution, ce n’est rien d’autre que la dissémination dans l’environnement de sous-produits indésirables de notre activité, qui a été représentée sur le graphique ci-dessous par un petit nuage… gris.
Un peu de pollution, tous les êtres vivants en produisent.

Et voici venir les services… « dématérialisés » ?

L’examen des flux physiques va hélas nous faire déchanter : il n’y a pas de services sans énergie ou sans matière. Pour commencer, une large partie des services sont de gros consommateurs d’énergie, puisqu’il s’agit soit de transports, soit d’activités immobilières. Or transport et bâtiments, mis bout à bout, c’est 70% de l’énergie consommée en France . Et si nous regardons les choses d’un peu près, l’essentiel des autres services ne peuvent exister… sans produits manufacturés « quelque part ailleurs ». Rapide florilège : le commerce n’existe pas sans production d’objets à vendre , sans transports et rarement sans bâtiments, l’un et l’autre étant consommateurs de ressources.

Le PIB : confondre flux et stocks

Mais revenons à nos moutons, c’est-à-dire au PIB évoqué au début de cette page. Car ce PIB, il correspond à quelque chose de bien précis dans notre approche « physique » de l’économie : il mesure la composante purement humaine de la production, c’est à dire la valeur ajoutée amenée par les hommes au substrat de ressources naturelles indispensables par ailleurs.

Et du reste, ceci expliquant cela , le PIB est aussi égal à la rémunération totale des acteurs humains qui ont concouru à la production des biens et services « finaux »… à partir de ressources naturelles gratuites. Bien sûr, il arrive que l’on paye quelque chose à quelqu’un pour disposer d’une ressource, mais ce quelqu’un n’est jamais celui qui l’a créée, ou qui a le pouvoir de la reconstituer, il en est juste le propriétaire du moment. Personne ne peut créer du calcium ou du minerai de fer d’un coup de baguette magique !
Par définition, le PIB est donc égal à l’empilement des salaires, plus-values, rentes et rémunérations diverses des hommes et des « agents économiques », ce qui explique pourquoi on aime tant qu’il augmente. Mais là où nous commençons à prendre nos désirs pour des réalités, c’est quand nous pensons qu’un PIB en hausse signifie un enrichissement de la société.
Qu’est-ce qu’un enrichissement ? En général, c’est un accroissement de son patrimoine net , et non de ses revenus : si je double mon salaire mais que mes charges triplent, j’augmente peut-être mon train de vie , mais mon patrimoine va diminuer . Mieux : si mes revenus augmentent, mais que mes charges augmentent systématiquement plus vite, il suffit d’attendre et je n’aurai plus de patrimoine, et je ferai faillite.

Comme le PIB mesure le flux qui va du stock naturel vers le stock « artificiel », plus il croît, plus vite le stock naturel diminue . A un moment, le stock naturel résiduel sera devenu trop faible pour permettre au PIB de continuer à croître.

Du PIB au « résultat net »

Pourrions-nous compter autrement ? Faisons un essai. Le produit intérieur brut de l’humanité s’est élevé en 2010 à environ 60 000 milliards de dollars. Pour permettre cette production de biens et services de toute nature nous avons : consommé environ 3,9 milliards de tonnes de pétrole, à peu près 2,7 milliards de tonnes équivalent pétrole de gaz, et 6,7 milliards de tonnes de charbon , émis dans l’atmosphère environ 50 milliards de tonnes équivalent CO2 de gaz à effet de serre, engendrant une perturbation climatique future qui va durer au moins des milliers d’années, utilisé un milliard de tonnes de minerai de fer, et de quelques milliers de tonnes à quelques centaines de millions de tonnes pour les autres minerais , déforesté entre 10 et 15 millions d’hectares de forêts , et encore artificialisé quelques dizaines de milliers de km², supprimé des espèces vivantes, acidifié un peu l’océan, réduit certains stocks de poisson, diminué la banquise, rendu obèse un peu plus de monde, et la liste des « moins » vous aura endormi avant qu’elle ne soit terminée.

Ceci est une résume de l’excellent article de Jean-Marc Jancovici

Source https://jancovici.com/transition-energetique/choix-de-societe/leconomie-peut-elle-decroitre/